Mon travail répond à un besoin d’ordre et d’équilibre. Pour chaque nouvelle production, j’étale devant moi tous les matériaux dont je pourrais avoir besoin, je m’installe dans le désordre. C’est dans cette position inconfortable, dans le pêle-mêle, que je travaille le mieux. Mon esprit se met immédiatement en action. Les choses jetées en vrac deviennent des possibles, les rangements se succèdent, je commence à « voir » ce que je vais faire, je déplace et je retourne les choses, je les prends à l’envers, je détourne tout. Les objets n’ont plus de fonction propre, ils sont seulement posés là, ils n’existent pas encore.

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Je fais des constructions qui présentent toutes un caractère vertical, presque ascensionnel. Le regard est toujours déporté vers le haut de la composition. C’est cet état que je cherche : un équilibre et un transport. J’ignore depuis quand je suis sujette au vertige, c’est une expérience que j’ai faite récemment. C’est pour moi d’autant plus troublant que mon travail me conduit souvent à fabriquer des sommets, à dessiner des volutes et des arabesques qui présentent toujours un caractère hélicoïdal. Mes dernières productions, notamment «Petit jardin vers le ciel» renforcent cet aspect par leur nouveau format : ce ne sont plus des tentures démesurées, mais d’étroits panneaux sur bois qui se « lisent » verticalement. Si le format change, les proportions restent les mêmes, et ça monte toujours. En définitive, c’est ma fascination pour les bâtisseurs du temps passé qui s’exprime le mieux dans mon travail, ce caractère vertigineux des cathédrales, solides attaches entre la terre et le ciel.

Mais les jardins ? Car ils sont omniprésents dans mes tentures… Le jardin, c’est l’équilibre même, toujours fragile, précaire, instable. C’est un équilibre toujours renouvelé. Comme la nature a horreur du vide (voilà que je me remets à parler du vertige ! Je ne savais pas que j’étais marquée à ce point…) les plantes occupent l’espace, se déplacent. Le résultat est toujours en équilibre. Il y a les plantes grimpeuses, les plantes coureuses, les plantes nageuses. J’aime particulièrement les grimpeuses qui vont chercher la lumière.

Dans l’ensemble, mes productions sont (faussement) calmes et sereines, aussi posées que mes paroles peuvent être parfois acerbes et piquantes. Je ne vois rien d’étonnant à cela. La couture et la broderie ne sont pas le meilleur moyen d’exprimer des émotions. La parole est beaucoup plus immédiate, le coup de pinceau également (je pense à l’énergie de certaines calligraphies contemporaines). En couture, on se heurte à une résistance d’une autre nature : c’est celle de la technique. Le couturier le plus chevronné aura toujours le geste lent, précis et mesuré. C’est pourquoi le point de couture (on ne parle d’ailleurs que de points, jamais de traits…) se prête mal à l’expression des effusions émotionnelles. La couture traditionnelle exige le calme et la fermeté, on ne coud pas avec une main qui tremble. On est en condition pour coudre quand on est sorti de l’émotion. Il faut que l’émotion s’émousse. Seule l’aiguille pique.

Il n’y a pas de gestes rapides, tout prend du temps. Du temps, pas de la patience ! Si la couture exigeait de la patience, je n’aurais jamais envisagé de si longs ouvrages, parce que je suis la personne la plus impatiente que je connaisse. Il faut plutôt suspendre le temps, sortir de notre rapport quotidien au temps. C’est plus ou moins facile, on est toujours dérangé ! Quand on y parvient tout nous semble léger, on ne ressent plus la fatigue. Apesanteur. La couture répond bien à mon besoin de silence réparateur et contemplatif. Mon travail est terminé lorsque je me sens en accord avec ce que je vois. Ce n’est pas l’esthétique que je cherche, c’est une construction harmonieuse, équilibrée, ou plutôt « en équilibre ». L’équilibre se définit par la tension, il ne l’évacue pas, de même que c’est la tension des fils qui fait le tissage. Que je fasse une tenture ou un bouton, c’est la même démarche. Chaque bouton est un petit monde en équilibre solidement attaché par un seul fil. Et le galon ? Parce que j’aime aussi faire du galon… D’ordinaire le galon se « lit » horizontalement, comme un bas-relief. Mais si on voulait bien le lire verticalement, on déroulerait un paysage vertigineux… Revenons une seconde sur « mon » vertige. Il y a deux sortes de vide. Le vide de l’apesanteur : c’est le vide rassurant, compris entre les fils, délimité dans un cadre, une sorte de « vide suspendu ». Et il y a le vide du vertige : quand le fil n’est pas encore tendu, quand il y a un fil à tendre, un support à accrocher. « Perdre le fil », c’est couper la tension (et l’attention). Importance du fil. L’équilibre ne tient qu’à un fil. Ne pas cacher le fil (il faut voir l’envers d’une tenture !). Voilà toute l’ambiguïté du fil : c’est à la fois ce qui fait la trame du tissage, et c’est la première chose qui lâche. Solide, fragile, sans contradiction. Dans la couture traditionnelle, on apprend à cacher les coutures. Dans la broderie, on apprend à jouer avec les qualités du fil, dans un but esthétique. De ce point de vue, la couture et la broderie travaillent en sens inverse. Chacune a une vision partielle du fil. De tous les arts du fil, aucun ne me parle du fil comme je l’entends. Je rêve d’une passementerie d’art qui saurait parler du fil.

Lucile Dupeyrat 24 septembre 2008