Que représente la dentelle (toutes les dentelles) ?

Transparence et répétition. Répétition de séquences simples et courtes. C’est l’alternance de séquences simples et distinctes qui donne l’impression d’une série complexe.

Transparence : des lignes, du vide. Ce n’est pas le vide cosmique, c’est le «jour» comme disent les dentellières, c’est la partie évidée du tissage.

Voilà l’aspect graphique de la dentelle, que l’on retrouve dans tous les textiles, tous les tissages. Un entrecroisement de fils.

La dentelle n’existe pas seulement dans le textile, où elle a trouvé ses lettres de noblesse. En voyant le portail d’une église gothique, ou en voyant un moucharabieh, on peut dire «c’est de la dentelle». Au sens large, la dentelle désigne un entrecroisement de lignes et de jours, de vides, qui se répètent selon des séquences simples, courtes, précises. C’est la répétition qui donne du sens, sinon cet entrecroisement ne serait qu’un désordre. L’harmonie, l’équilibre naissent de la répétition. Le raffinement (élégance + souplesse) naît du vide, du jour, de la transparence.

Harmonie + raffinement = légèreté de la dentelle. La légèreté n’est pas affaire de poids, c’est pourquoi le Château de Chambord, véritable dentelle de pierre, peut paraître si léger.

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Si l’on regarde une pièce d’étoffe, un morceau de dentelle, et que l’on agrandit l’image, que voit-on ? On voit une figure très artisanale, comme des traits mal assurés, mais la répétition de ces traits stabilise la figure, la pose, et en même temps lui donne son rythme. C’est cela l’équilibre, c’est la position ferme dans le mouvement. Comme dans un drapé : c’est une somme de plis qui s’arrondissent autour de formes implicites, produisant un jeu subtil d’ombres et de lumières, ce qui donne au drapé son mouvement et son volume, ce que les couturiers appellent le «tombé». L’idée est simple : des traits qui donnent la direction, le mouvement. Un peu comme «L’étude de la draperie» réalisée par Picasso en 1907. Mais il manque à cette étude à grands traits une étude complémentaire, celle de la matière textile, qui aurait donné du corps à la draperie de Picasso. Il n’y a pas de mouvement sans matière… Léonard de Vinci avait poussé l’étude de la draperie très loin, plus loin encore que l’étude de la matière textile, puisqu’il commençait par une étude de l’anatomie, ensuite il habillait les corps, choisissait les étoffes, pour un résultat visuel beaucoup plus sculptural. Entre ces deux approches de la draperie, il y a tout l’équilibre des volumes suggéré par la lumière, esquissé à grands traits pour matérialiser le drapé. Ce qui est intéressant dans l’exercice virtuose du drapé en dessin et en peinture, c’est de voir comment de simples lignes peuvent représenter ou seulement évoquer le lourd tombé ou le léger froissé, le raide ou le souple, velours épais, fluide gaze de lin, tulle aérien… Et le corps que l’on devine rend le drapé charnel…

Ce qui apparaît dans la dentelle, cet équilibre graphique, peut-il être traduit en termes de calligraphie ? Et comment pourrait-on, en quelques traits de plume ou de pinceau, reproduire «l’esprit de la dentelle» ?

Toute chose a une structure de base, les biologistes le savent bien. Et ce que les artistes savent aussi, c’est que cette structure s’énonce graphiquement, à travers une forme, des contours. Je pense aux «Eléments de botanique générale» de Van Tieghem, du Muséum d’Histoire naturelle (1898), et à sa description de la structure de la tige qui ressemble à une vision d’artiste : quand on aborde l’écorce et la stèle de la tige, à travers des coupes, des portions, des sections, le graphisme se rapproche de plus en plus d’une technique traditionnelle de peinture au tampon, comme sur certains tissages africains.

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Rechercher le graphique de la dentelle, c’est mettre à jour l’esprit de la dentelle : l’élégance et le raffinement en quelques traits, des traits qui suggèrent immédiatement de la dentelle. Mais plutôt que la structure, au sens biologique du terme, c’est la trace ou l’empreinte de la dentelle qui est visée, ce que j’appelle «l’esprit de la dentelle», ou encore, mais le mot n’est pas très beau, l’épure. Ce n’est pas quelque chose de basique, simplifié, dilué, sorte de dentelle stylisée… qui aurait perdu toute puissance. Je ne cherche pas la simplicité, je ne suis pas dans le registre du simple, mais dans le registre de l’élémentaire. Comme les «éléments» de botanique, comme les «Eléments» d’Euclide, il doit y avoir un équivalent graphique pour désigner LA dentelle, qui ne serait pas purement et simplement descriptif, il y a tant de dentelles différentes…

De là le projet artistique suivant : à partir d’un panneau textile (tenture, bas-relief, avec ou sans dentelle), ajouter un travail d’écriture (peinture, broderie etc.), une écriture qui ne se lit pas, parce que la lisibilité n’est pas essentielle, juste des signes, des lignes, des traces, qui par leur répétition évoquent la dentelle. La puissance de la dentelle doit pouvoir tenir en quelques traits. Existe-t-il un tel système de signes ? L’effet recherché ne serait pas purement esthétique. L’objectif n’est pas de faire bien ou de faire beau, mais de rendre compte de la puissance du vide qui fait l’étoffe de la dentelle. J’ai essayé, à travers une série de tentures monumentales, d’évoquer cette puissance : une puissance diffuse, profonde, qui naît de la matière la plus fragile, la plus subtile et la plus légère qui soit, la dentelle. Je voudrais prolonger ce travail autrement, en me penchant davantage sur le graphique de la dentelle, cette sorte de dentelle élémentaire, primordiale. Pour cela, il faudrait peut-être lui enlever ce qu’elle a d’accessoire et d’anecdotique, la ramener à l’essentiel. Mais comment pourrais-je en arriver là ! C’est un paradoxe. La dentelle est une matière profondément frivole… C’est pourquoi elle a ses entrées dans la Haute Couture… Pas facile !

Bien sûr, ce paysage improbable me renvoie à moi, à ma fascination pour la dentelle, et pour l’écriture. Le rapprochement entre les deux n’a rien d’artificiel, mais jusqu’à quel point peut-on les relier? Je suis à la recherche d’un alphabet de la dentelle.

La dentelle ne se suffirait pas à elle-même ? Elle aurait besoin du secours de l’écriture ? C’est cela, en quelque sorte. Les dentelles et broderies raffinées puisent leurs modèles dans des encyclopédies anciennes, les images sont empruntées au passé, les plus sublimes broderies sont aujourd’hui rééditées. Il y a un réel engouement pour «les dentelles». Tout ce savoir-faire est bien vivant. Mais il y a une certaine approche des «travaux d’aiguilles» qui enferme la broderie dans un cadre qui ne lui convient pas et qui, bien malgré elle, range les dentelles au rayon des «ringardises». Si on cherche la perfection de la forme au détriment du mouvement, on finit par perdre de vue l’essentiel : cette dynamique qui fait la force et l’esprit de la dentelle. Ce que l’écriture doit apporter à la dentelle, c’est l’élan, le mouvement, le rythme.

L’écriture et la dentelle ont beaucoup de choses à échanger, parce qu’elles ont, en partage, cette puissance souterraine qui se résume au trait, au fil.

L. D.