Pause serpentine


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SERPENT ! Fascination… Symbole phallique, évidemment ! Le serpent est tout en muscles, il se dresse au moindre contact. Regardez à nouveau les images de Thomas Marent. Le serpent est masculin.

 

Mais ce qu’on se représente rarement et qui personnellement m’émeut, c’est la face féminine du serpent. Pendant la période qui précède la mue, le serpent est pratiquement aveugle. La peau qui recouvre ses yeux est devenue opaque. L’animal est sur la défensive, prêt à mordre, inquiet. Il manifeste sa fragilité par une agressivité inattendue. Suit la mue, difficile, lente, interminable. L’animal change intégralement de peau. «Changer de peau», «faire peau neuve», «être bien dans sa peau».

Pose serpentine

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Dépose serpentine

La dépouille n’est pas ordinaire. Elle est comme un bas résillé qu’une femme aurait quitté négligemment, sans le dérouler, sans le remettre à l’endroit. La mue est abandonnée.

 

La douce mue de serpent se présente, à mes yeux émerveillés, en rouleau, à l’envers. Il faut une adresse et une précision certaines pour remettre les choses dans le bon ( ?) sens.

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Le serpent me hante : altérité à la fois masculine et féminine, évocation de puissance (il faut voir le serpent étouffer sa proie, puis dégager sa mâchoire pour l’engloutir), de douceur (la peau de serpent n’a rien de visqueux comme on le prétend souvent, ni même de froid, le serpent est très doux et à température ambiante), de féminité (bas résille, transparence, dentelle, « démarche » langoureuse).

 

Lorsque je reconstitue la mue du python, je la manipule comme de la dentelle ancienne. Avec précaution, je la pose à plat, je cherche le sens. L’endroit et l’envers d’abord, la forme ensuite, et la couleur bien sûr : il y a les peaux blanches, les peaux brunes, et les bises ! toutes les mues ont une couleur de terre, de sable… vieilles dentelles, tulles et résilles aux subtiles nuances de thé, fraîcheur et bruissement du papier cristal.

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Je dois me nourrir de ces images pour mieux sentir la dentelle, parce que ce que le serpent m’apporte, c’est le sublime graphisme de la résille créative, qui sort du cadre, qui fuit la symétrie, comme une dentelle de Calais qui voudrait sortir du carton perforé d’où elle est issue. Regardez bien les serpents, observez leur corps, voyez comme ils sont dessinés, ou plutôt gravés. Rien de symétrique, une combinaison subtile d’anomalies graphiques pour un ensemble harmonieux et en parfait équilibre.

 

La mue propose, comme en filigrane, l’éventail des possibilités de la résille. Chaque «écaille» de serpent, agrandie à la loupe, est un paysage de fils, une trame solide et translucide avec ses opacités et ses transparences. Comme les tortues-bijoux, une autre résille à découvrir, version céramique.

 

Décidément, mon inspiration pourrait bien être reptilienne. Il faudra que je me renseigne auprès de ma jeune sœur Ingrid, spécialiste des tortues et des reptiles en tous genres (mais également des chiens et des chats hors du commun. Petit clin d’œil affectueux au passage : http://www.domainedumontares.com

 

 

 

Le serpent rappelle à l’essentiel, à l’essence de la dentelle : des dents ! Un emboîtement complexe de pointes. Voir aussi les écailles des poissons, les tuiles des toits des maisons.

Il n’y a plus aucun doute : la dentelle, expression du plus haut degré de raffinement des arts et de l’esprit, est aussi la transcription artistique d’un effet premier, primaire, animal. Je comprends mieux maintenant pourquoi la dentelle, malgré son extrême raffinement et sa préciosité, évoque toujours pour moi quelque chose de basique, d’élémentaire, presque primitif. Un primaire sublimé qui conserve en lui ses racines. C’est aussi la dédicace que Jean-Louis Verdier  (http://www.coleoptart.com) m’a faite qui m’y a fait songer : « des tresses de l’Amazonie aux broderies de Saint Marc la Lande ». Cette dédicace me transporte en pays de serpents et en terre d’amitié, et me rappelle aussi qu’entre la tresse, qui ressemble étrangement à une certaine portion de peau de serpent, et la dentelle, il n’y a aucune différence de nature. Il n’y a qu’une différence de degrés, de l’entrelacs binaire aux circonvolutions des esprits des dentellières.

 

 

 

Mon intention n’est pas de ramener tout au serpent, ni de réduire la dentelle à quelques empreintes graphiques, mais d’intégrer dans la dentelle une dimension nouvelle : la dimension animale. Je trouvais déjà de la dentelle dans les sections de maïs (voir mon article sur la dentelle graphique), maintenant c’est dans la mue de serpent que s’oriente ma recherche. Par là je sens que j’évolue dans ma compréhension de la dentelle : de simple trace, elle devient empreinte vivante.

 J’ai trouvé un rouleau très déco pour imprimer des motifs « crocodile ». Derrière le style ethnique-croco, il y a le relief basique reptilien. Je vais essayer d’en faire quelque chose, en l’accompagnant de résilles, et, … pourquoi pas … de mues de serpents !! En attendant, voici un premier travail : une calligraphie d'inspiration indienne, une mue de lézard (merci Monique de m'avoir fait ce présent !), quelques morceaux d'ardoises descendues des toits, des coquilles d'oeuf d'autruche et de nandou (présent de ma mère avant de mourir) sur une planche de chêne vieille comme le monde...

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Ce tableau est actuellement exposé au Musée du Donjon à Niort, pour célébrer les 10 ans d'EVA (Ecritures Vers l'Art).

 

Je me demandais pourquoi le déclin des dentelles de Noyon, immense manufacture, me peinait à ce point, maintenant je sais. Aujourd’hui pourtant la dentelle a le vent en poupe, au moment même où Noyon fait faillite… Gageons que derrière l’engouement actuel pour la dentelle, il y a un sauvetage organisé. Comment la haute couture pourrait-elle se passer de la dentelle ? Le thème du salon parisien le plus «tendance», Maison et Objet, organisé par les Ateliers d’Art de France, était justement la dentelle. Derrière ce sauvetage économique, une piqûre de rappel : la dentelle est un art vivant, elle n’empreinte rien au passé, elle trouve dans la nature son inspiration. La dentelle est un art en évolution, en devenir, elle n’est pas figée. La dentelle déborde du cadre du textile, où elle trouve cependant ses lettres de noblesse. Toujours frivole, sacrée dentelle !

Mais mon attachement (c’est bien le mot) à la dentelle révèle encore autre chose, une chose qui m’est propre et qui est le résultat de mon histoire personnelle. Mon travail sur la dentelle me renvoie en miroir la question du lien, du fil tendu, de la liaison, de la relation, mais aussi bien sûr de l’absence de lien, du laxisme, du relâchement et de la rupture. J’aime la dentelle et la mosaïque. En quelque sorte, ce sont deux contraires ! La dentelle, c’est le fil continu, la mosaïque c’est l’éclatement : on rassemble les morceaux, on crée du lien. Dans la dentelle, le lien est présupposé, il est la condition. Dans la mosaïque, tout est disjoint, rien ne peut réellement s’entrelacer, les tesselles de marbre ne se chevauchent pas… mais la mosaïque parvient malgré tout à réunir tout ce qui est séparé, disjoint. Elle unifie, elle rassemble, elle réconcilie…

 

Ma vie est comme une mosaïque. J’ai en tête des fresques immenses, mais je n’aurai jamais le temps de les réaliser, j’en suis encore à casser des cailloux, à fabriquer des tesselles. Comment vais-je recoller les morceaux? Premier essai, ébauche, affaire à suivre :

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Ce travail en cours mobilise beaucoup d'énergie et de patience, d'autant qu'il occupe tout un mur de ma cuisine !!!

Clin d’œil amical au passage au mosaïste Christian Sicault  www.christian-sicault.com , dont la réputation d’excellence n’est plus à faire.